Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel ?
J’ai toujours été intéressé par les choses concrètes et techniques. Je suis plutôt un scientifique à la base : j’ai fait des études d’ingénieur et je me suis orienté vers le bâtiment et l’urbanisme. Cela implique des réalisations très concrètes, qui répondent à des besoins essentiels. C’est pour ça que j’ai voulu faire ce métier : pour construire des choses tangibles qui durent dans le temps. Je me définirais comme un bâtisseur au sens large.
Dans ce domaine, j’ai commencé une carrière classique, j’ai travaillé à temps plein dans le domaine du logement social, en assurant le suivi de projets de construction d’immeubles neufs ou de grosses rénovations de logements. Cela m’a permis de combiner à la fois le regard du technicien et le regard de la personne en situation de handicap.
Petit à petit, j’ai évolué au niveau professionnel, j’ai eu envie d’être entrepreneur parce que cela correspond bien à mon tempérament d’avoir de la liberté et de l’autonomie dans tous les domaines.
Actuellement je suis salarié à mi-temps, parce qu’en parallèle, j’exerce aussi une activité à mon compte : j’interviens en tant que conseil sur le sujet du handicap, ce qui implique beaucoup d’activités de communication. Communiquer c’est aussi quelque chose qui me plaît et qui permet de porter plusieurs engagements. Cela conduit à appréhender une diversité de sujets, comme l’autonomie.
La Fepem correspond tout à fait à ma vision. C’est pour cela que j’ai commencé à m’y investir à partir de 2022 et aussi pour parler à d’autres publics : personnes âgées, parents qui ont besoin de garde d’enfants…Finalement, on se rejoint toujours sur des questions d’autonomie.
Très tôt, vous avez privilégié une logique d’inclusion dans la société et aujourd’hui, en tant qu’entrepreneur, votre domicile est-il aussi votre lieu de travail ?
Étudiant déjà, j’ai toujours fait le choix d’assister à tous les cours. Je déteste le télétravail et à l’époque où je faisais mes études ce n’était pas « mon truc » et ça se pratiquait aussi beaucoup moins. Ma priorité, c’était de mener ma scolarité en milieu ordinaire. Je voulais vraiment être inclus dans la société et ne pas être relégué à ce seul statut d’handicapé. Je suis quelqu’un qui a beaucoup d’ouverture d’esprit, qui aime bien être impliqué dans la société.
Aujourd’hui, dans le cadre de mon activité professionnelle, je n’ai pas de local, mais je ne suis pas très casanier, donc je travaille souvent dans des espaces de coworking à Lyon. Il y a beaucoup de cafés en ville qui sont aussi des lieux de travail et de partage. Moi, ça me plait d’interagir avec des gens, d’avoir une vie sociale : je suis quelqu’un qui n’aime pas être tout seul, qui aime faire des rencontres, créer des partenariats. J’ai une personnalité assez « fédéraliste », d’où d’ailleurs mon engagement à la Fepem.
Quand je faisais mes études, j’avais moins de temps à consacrer au sujet de l’aide à domicile. J’ai basculé petit à petit dedans et aujourd’hui, j’ai toute une équipe d’assistants de vie au service de mon autonomie.
Vous dites que vous avez « basculé » dans l’emploi direct. A quel moment ?
En 2021, juste après le Covid. Cela a eu un impact important. Par rapport à la situation, que j’ai vécue à l’époque, qui n’était pas satisfaisante du point de vue de l’autonomie, cela a provoqué une bascule dans ma tête. Précédemment, j’étais assisté par des auxiliaires de vie employés par une société de service prestataire, qui gérait tout.
La liberté de choix, c’est une valeur que je revendique en tant que personne et en tant que personne handicapée en particulier. Donc, j’ai eu envie d’appliquer cette liberté à titre personnel avec mes assistants de vie que j’emploie en direct : c’est un peu « l’objet social » de toute mon équipe !
Le fait justement d’avoir cette aide, m’a donné une plus grande liberté dans mes choix de vie et permis d’être davantage en accord avec me valeurs.
De plus, il y a une vraie appréciation mutuelle, dans le lien qui peut se créer avec les gens qui font partie de notre quotidien. C’est un lien fort, qui va au-delà d’un cadre de travail classique.
« Cela fait 3 ans que l’on se connaît avec Antoine et que je travaille avec lui, sachant que j’ai fait une petite pause, pour reprendre mes études. Ce n’est pas mon emploi principal : je suis entrepreneure de mon côté et je suis avec Antoine juste une nuitée par semaine.»
« C’est une question qui revient couramment dans mon entourage : « Pourquoi tu restes auprès d’Antoine ? Je ne comprends pas… » Ils ne comprennent pas que déjà, Antoine c’est un modèle pour moi. On se rejoint sur beaucoup d’idées, sur la dynamique, sur le courage, sur le fait de ne jamais baisser les bras. Pour moi, c’est une vraie leçon de vie. »
Angie, Assistante de vie d’Antoine
Aujourd’hui au quotidien, vous employez en direct jusqu’à 11 assistants de vie : comment tout cela s’organise-t-il ?
Je viens de passer à 10, c’est vrai que ça paraît beaucoup, mais il faut qu’il y ait quelqu’un en permanence : je ne peux pas être tout seul, sinon il y a un risque vital.
Au quotidien, c’est comme une course de relais géante : une personne vient en journée sur une période de 12h, souvent de 8h à 20h, puis quelqu’un d’autre arrive le soir, ce que permet justement la convention collective. Cela me permet à la fois de vaquer à mes occupations et de partir en week-end si je veux.
Comment avez-vous découvert la Fepem ?
En étant employeur, j’ai eu quelques fois besoin d’informations. Je passais par un service mandataire et ce sont eux qui m’ont parlé de la fédération. C’est comme cela que j’ai pu avoir des informations essentielles pour tenir mon rôle d’employeur. Par la suite, j’ai adhéré à la Fepem pour bénéficier de ses services : avoir des informations sur la convention collective, sur le droit du travail, des informations aussi sur les salaires, afin d’être conforme à la législation, etc.
Suite à cette adhésion, j’ai reçu un jour un mail m’informant que la fédération recherchait des délégués. À l’époque, je ne savais pas que l’on pouvait être élu délégué, je ne savais pas même si c’était accessible pour moi. C’est comme cela que j’ai connu le responsable régional, qui m’a mis en contact avec la présidente de la délégation territoriale, Anita Poutard. Suite à cette rencontre, j’ai été rapidement élu délégué Fepem de la région Auvergne Rhône Alpes, après mon adhésion en 2022.
Puis, il y a eu les élections de renouvellement de l’assemblée territoriale de la Fepem à Lyon. Je me suis dit que cela serait l’occasion d’avoir plus d’impact au niveau local et là, j’ai été élu vice-président de la délégation territoriale.
Quelle est la mission essentielle de votre délégation territoriale Fepem ?
Avec les élus de la Métropole, nous abordons de front la question de l’autonomie. Nous avons ainsi plusieurs partenaires locaux avec lesquels nous avons tissé des liens, notamment la Métropole de Lyon.
Si certains acteurs privés de l’autonomie sont déjà bien reconnus des autorités locales, c’est beaucoup moins le cas des particuliers employeurs, alors que c’est un mode de relation d’emploi tout de même significatif et que nous sommes un interlocuteur essentiel.
Je travaille beaucoup sur le renforcement du réseau en allant au-devant des acteurs locaux, pour porter les questions et revendications de la Fepem. Mais je peux intervenir aussi au niveau de la représentation nationale : j’ai notamment souvent l’occasion de rencontrer nos députés, pour les sensibiliser également sur les décisions prises au niveau national.
« Toutes les personnes handicapées devraient pouvoir vivre à leur domicile. En tout cas, elles devraient avoir ce choix. »
Vous avez été mis à l’honneur cette année par l’Ordre national du Mérite et vous avez reçu un trophée. Que signifie-t-il pour vous ?
J’ai reçu le trophée des aidants, qui est décerné par l’Ordre national du Mérite pour la 2e année, et récompense soit des associations, soit des personnes physiques.
Son but est de valoriser des personnes investies pour l’autonomie, notamment par rapport aux aidants familiaux et professionnels. J’ai été décoré, car la question du handicap est intrinsèquement liée à celle des aidants : le fait d’organiser son autonomie de manière totale, permet à la famille de ne plus endosser seule la charge du handicap.
Mes parents travaillent beaucoup, ils sont entrepreneurs tous les deux, avec une charge de travail colossale, comme beaucoup de personnes qui sont à leur compte. Le fait que je sois complètement autonome leur a redonné de l’oxygène et du temps.
Car quand on est comme moi dans une situation de nécessité vitale, qui implique une assistance constante, c’est impossible de n’avoir personne à domicile, sinon cela repose sur les parents. Le fait d’avoir des assistants de vie, cela permet aux parents de ne plus être que dans ce rôle d’aidants, mais dans le lien de parenté.
C’est un meilleur rapport avec les parents, quand ils ne sont pas aidants : une liberté pour eux, comme pour moi.
Quelles seraient selon vous les priorités en termes de politiques publiques pour améliorer l’existant ?
La problématique principale, c’est celles des ressources humaines : c’est un milieu qui aujourd’hui n’est pas assez attractif, car pas assez rémunérateur, eu égard aux problématiques de sécurité qu’il engage. S’occuper de quelqu’un dont la vie dépend d’un respirateur par exemple, c’est une grande responsabilité.
Il n’y a jamais assez de budget pour soutenir les salaires, or il faudrait une meilleure reconnaissance salariale et aussi en termes d’images. Il y a aussi encore beaucoup de clichés sur le métier. On en discute d’ailleurs souvent avec mes assistants de vie. On leur demande : « Mais pourquoi tu fais ce métier ? », « Ça doit être dur… » et même « Pourquoi tu t’abaisses à faire ça ? ».
Quel message aimeriez-vous adresser aux personnes qui hésitent à devenir particuliers employeurs ?
Je comprends leurs inquiétudes et le fait de ne pas forcément se sentir légitime, mais c’est en faisant qu’on apprend. Quand j’ai commencé, je me croyais totalement incapable de gérer ces responsabilités d’employeur. J’ai pu commettre quelques erreurs au début, mais j’ai appris de ces erreurs. Je leur dirais donc : faites-vous confiance et allez-y petit à petit. Par exemple je suis passé en douceur du recours à des auxiliaires de vie à domicile en mode prestataire, au statut de particulier employeur, sur un ou deux ans. Cela s’est très bien passé et j’ai appris à gérer.
On parle de plus en plus du répit des aidants, mais moins du droit des personnes en situation de handicap d’accéder aux loisirs et aussi aux congés. Quand vous partez vous-même en vacances, comment vous organisez-vous ?
Être accompagné en permanence par un salarié à domicile, y compris le samedi et le dimanche, me permet de faire des virées le week-end.
Je pars aussi en vacances avec mon assistant de vie et c’est toute une organisation justement ! Le fait d’employer des gens qui sont à leur compte, permet ce genre de souplesse. J’ai d’ailleurs plusieurs assistants de vie qui sont entrepreneurs et qui exercent cette activité en parallèle, pour pouvoir stabiliser leur revenu.
Et oui bien sûr, il faut prendre en charge le coût des congés pour moi-même et pour mon assistant de vie, les heures supplémentaires, ainsi que les frais de déplacement pour tous les deux. Je suis bénéficiaire de la PCH*, mais une partie seulement des heures supplémentaires de l’assistant de vie sont prises en charge.
De plus quand je pars en voyage, les lieux d’hébergement qui me sont accessibles sont souvent plus chers. C’est un vrai budget et tout le monde ne peut pas se le permettre, il faut avoir les moyens pour cela. J’ai beaucoup de chance…
*prestation de compensation du handicap
Pour celles et ceux qui comme vous souhaitent vivre pleinement leur autonomie à domicile avez-vous un ultime conseil ?
Savoir créer des conditions attractives pour les salariés et activer son réseau pour les trouver. J’ai beaucoup développé le mien sur les réseaux sociaux et c’est souvent par ce biais que je les rencontre : Facebook, Linkedin, etc. Je conçois moi-même mes posts d’annonces et j’utilise l’IA : nous sommes dans une monde de communication !
Antoine D. devant le Parlement de Bucarest. En juillet 2025, il a traversé 6 pays européens pour aller découvrir la Roumanie : un « road trip » de 4 154 km en voiture à travers la France, l’Italie, la Slovénie et la Croatie, en compagnie de Sandrine, assistante de vie, Sophie, kinésithérapeute et des chauffeurs Valentin à l’aller et Michel au retour.